Vous avez pris vos fonctions de CEO du groupe Alteo à un moment où le secteur sucre passe par de moments difficiles. Certains parlent carrément de crise, comme le textile d’ailleurs. Quelle est votre analyse?

Parlons tout d'abord de la conjoncture. La campagne 2018 a été caractérisée, pour des raisons climatiques, par une chute de production d'environ 10% et une chute du prix du sucre à des niveaux jamais atteints, soit Rs 8 800 par tonne. C'est là le prix pour Alteo l’Usinier. Avec les ponctions du fond d'assurance, la mélasse et diverses mesures d'accompagnement, le prix pour Alteo le Planteur se situe à environ Rs 13 000 par tonne de sucre. Or, nos coûts de production sont équivalents à Rs 18 000 la tonne de sucre, ce qui explique que nos pertes seront très importantes pour l'année au 30 juin 2019. De plus, il nous a manqué de sucres à raffiner, ce qui fait que la raffinerie aura, elle aussi, une mauvaise année. Finalement, le seul secteur qui n'est pas affecté par cette crise est l'énergie et là nous allons déclarer des profits, légèrement à la baisse comparé à 2018, mais nous serons quand même profitables.

Notre attitude à Alteo a été de prendre ces mauvaises nouvelles positivement dans le sens que les résultats attendus nous ont forcé à revoir notre mode opérationnel en profondeur et à questionner nombre de pratiques considérées comme acceptables dans l'industrie, ou du moins pour l'industrie sucrière d'il y a 30 ans... Nous pensons donc pouvoir sortir grandis de cette annus horibilis, si ce n'étaient les problèmes structurels.

L'industrie se trouve aujourd'hui alourdie par toute une panoplie de lois du travail et d'accords syndicaux, qui visaient à un moment donné à protéger les droits des employés, ou à partager la manne du sucre, sans pour autant suffoquer l'employeur ou toute une industrie. Nous n’avons plus de filets de protection et vendons notre sucre sur un marché mondial très volatile. Notre industrie, et les lois qui la régissent, se doivent donc d’être plus flexibles.

Aujourd’hui, nous savons ce qui doit être fait pour être profitables à Rs 12 000, mais le coût de la réforme mettrait Alteo en péril. C'est là où l'industrie fait appel aux autorités. Soit nous construisons une industrie solide et pérenne avec un nombre réduit de jobs, mais des emplois de qualité, soit nous serons témoins de sa lente disparition, où peut-être pas si lente que cela...

Les spécialistes attribuent  situation aux  coûts élevés de production grandissants auxquels les sucreries sont confrontées  couplés à un manque de productivité alors que le prix de vente a en revanche drastiquement chuté sur le marché mondial. A Rs 8,800 la tonne, les sucriers opèrent à perte ?

Absolument et comme expliqué plus haut, ces coûts de production sont en partie historiques et également le fruit d’un cadre légal complètement vétuste. Pour employer une expression utilisée dernièrement, le modèle du sucre à Maurice ne tient plus. Vous savez que nous sommes la seule industrie à Maurice où l'on contribue 35 ans pour des droits de pension sur 40 ans de service ? Que nous sommes la seule industrie qui paie 38% de bonus sur le salaire de base et sur les primes de productivité ? A titre de comparaison, en pourcentage un mois de bonus statutaire ne représente que 8 % de bonus ! Et je pourrais allonger cette liste à volonté !

Malgré ces coûts qui sont très spécifiques à l’industrie sucrière, nous pouvons être profitables, sur les champs mécanisés. C’est là notre avenir et certains opérateurs le savent depuis très longtemps.

Jusqu’où les opérateurs de ce secteur peuvent tenir ?

Sans une réforme en profondeur, probablement encore un an aux prix actuels. Il faut toutefois garder en tête que chacun a ses spécificités, essentiellement concernant le degré de mécanisation des opérations aux champs et la qualité de leur bilan. Il ne faut donc pas généraliser. Ce que nous savons c’est que Sud Zucker ferme 4 usines en Europe, et que l’industrie brésilienne est aussi très fragile. La crise du sucre n’est pas que locale.

Nous devons aussi différencier la situation des petits planteurs, pour qui les problèmes sont autres. Les petits planteurs ne paient pas les salaires – comme doit le faire l'usinier planteur – et bénéficient d'aides additionnelles de l'Etat. Leur marge est donc considérablement meilleure, mais ils souffrent d’un manque de main d'œuvre et d’une difficulté à mécaniser leurs champs.

Est -ce que cette situation interpelle-t-elle le gouvernement. Quelles sont les solutions  à court et moyen terme ?

Je partage le point de vue de Sen Narrainen, Senior Economic Advisor au ministère des Finances, qui disait jeudi dernier que l'Etat de doit pas subventionner l'industrie, ou toute industrie d'ailleurs. Les solutions à long terme sont urgentes, elles sont donc devenues pour moi des mesures à court terme ou immédiates. Il faudrait essentiellement travailler à deux niveaux.

Premièrement, une bien meilleure valorisation de la bagasse avec des paiements directs aux producteurs de canne. La bagasse est une valeur nationale et la population entière est bénéficiaire du fait que nous produisions de l'électricité  à partir d'une ressource locale et renouvelable. Imaginons un instant le CEB sans bagasse et brulant de l'huile lourde pour nos besoins en électricité. Nous comprendrons alors que ce n'est que quand la bagasse aura disparu que nous le regretterons vraiment.

Deuxièmement, nous devons revoir le coût des barèmes de compensation pour les années de service de nos employés. Tout travailleur ou cadre a évidemment droit à une compensation pour ses années de service, mais il faudrait trouver la formule en référence à ce que l'industrie peut payer en 2019. Nous sommes aujourd’hui très loin du compte. Depuis quelques semaines que je suis là, je n'ai pas beaucoup entendu sur ce que nous devions faire, mais surtout ce que nous ne pouvions pas faire. A force de ne pas pouvoir, rien ne sera fait !

Est-ce qu’il existe d’autres facteurs à considérer pour alléger la précarité actuelle de l’industrie sucrière avec  la  chute de prix ?

Je l’ai dit - Non aux subsides, Oui à la valorisation de la bagasse et à un cadre légal comme toute autre industrie.

Il y a aussi le taux de change qui reste un élément clé dans la profitabilité de cette industrie ?

Oui, comme toute autre industrie d'exportation. Mais personnellement, je soutiens la politique monétaire qui a comme priorité le contrôle de l'inflation. Une dépréciation aiderait pour quelques mois et nous le regretterions bien assez vite. Une dépréciation de la roupie n'est donc pas la solution selon moi.

En même temps, il faudra gérer l’impact financier de l’exportation de sucre sur le marché britannique suivant l’avènement du Brexit même si un accord  a été signé  en janvier dernier garantissant la continuité commerciale entre les pays-membres  de l’Eastern & Southern Africa( ESA), dont Maurice y fait partie , et la Grande Bretagne.

Encore une fois, nous essayons là d'éviter les réformes nécessaires à notre survie en 'espérant' une dévaluation par-ci et un effet Brexit par-là. La seule vraie solution est de devenir un ‘world class producer’ et nous devons mettre toutes les chances de notre côté pour cela. Je suis persuadé que nous pourrons y arriver, si on nous laisse travailler. Je suis hésitant à croire que la Grande Bretagne va continuer longtemps à acheter notre sucre plutôt que d’acheter le sucre brésilien pour remplir ses raffineries et donc produire à meilleur marché. L'effet Brexit, s'il y en a un, durera quelques mois et nous reviendrons à la case départ.

Après 51 ans d’indépendance, King Sugar est visiblement en mauvaise posture. Pire, il se voit détrôner  au profit d’autres piliers économiques, financièrement  plus porteurs. Estimez-vous qu’il faut aujourd’hui mettre une croix sur ce secteur ou pensez-vous qu’il a encore un avenir ?

Cela fait des décennies que King Sugar a été détrôné et le pays en est sorti grandi. Le textile, la finance, l'hôtellerie ont dépassé le sucre depuis longtemps. Les mentalités n'ont toutefois pas évolué et c'est peut-être là le vrai problème. Traitons le sucre comme toute autre industrie et c'est toute la nation qui en bénéficiera.

Vous avez pris vos fonctions de CEO du groupe Alteo à un moment où le secteur sucre passe par de moments difficiles. Certains parlent carrément de crise, comme le textile d’ailleurs. Quelle est votre analyse?

Parlons tout d'abord de la conjoncture. La campagne 2018 a été caractérisée, pour des raisons climatiques, par une chute de production d'environ 10% et une chute du prix du sucre à des niveaux jamais atteints, soit Rs 8 800 par tonne. C'est là le prix pour Alteo l’Usinier. Avec les ponctions du fond d'assurance, la mélasse et diverses mesures d'accompagnement, le prix pour Alteo le Planteur se situe à environ Rs 13 000 par tonne de sucre. Or, nos coûts de production sont équivalents à Rs 18 000 la tonne de sucre, ce qui explique que nos pertes seront très importantes pour l'année au 30 juin 2019. De plus, il nous a manqué de sucres à raffiner, ce qui fait que la raffinerie aura, elle aussi, une mauvaise année. Finalement, le seul secteur qui n'est pas affecté par cette crise est l'énergie et là nous allons déclarer des profits, légèrement à la baisse comparé à 2018, mais nous serons quand même profitables.

Notre attitude à Alteo a été de prendre ces mauvaises nouvelles positivement dans le sens que les résultats attendus nous ont forcé à revoir notre mode opérationnel en profondeur et à questionner nombre de pratiques considérées comme acceptables dans l'industrie, ou du moins pour l'industrie sucrière d'il y a 30 ans... Nous pensons donc pouvoir sortir grandis de cette annus horibilis, si ce n'étaient les problèmes structurels.

L'industrie se trouve aujourd'hui alourdie par toute une panoplie de lois du travail et d'accords syndicaux, qui visaient à un moment donné à protéger les droits des employés, ou à partager la manne du sucre, sans pour autant suffoquer l'employeur ou toute une industrie. Nous n’avons plus de filets de protection et vendons notre sucre sur un marché mondial très volatile. Notre industrie, et les lois qui la régissent, se doivent donc d’être plus flexibles.

Aujourd’hui, nous savons ce qui doit être fait pour être profitables à Rs 12 000, mais le coût de la réforme mettrait Alteo en péril. C'est là où l'industrie fait appel aux autorités. Soit nous construisons une industrie solide et pérenne avec un nombre réduit de jobs, mais des emplois de qualité, soit nous serons témoins de sa lente disparition, où peut-être pas si lente que cela...

Les spécialistes attribuent  situation aux  coûts élevés de production grandissants auxquels les sucreries sont confrontées  couplés à un manque de productivité alors que le prix de vente a en revanche drastiquement chuté sur le marché mondial. A Rs 8,800 la tonne, les sucriers opèrent à perte ?

Absolument et comme expliqué plus haut, ces coûts de production sont en partie historiques et également le fruit d’un cadre légal complètement vétuste. Pour employer une expression utilisée dernièrement, le modèle du sucre à Maurice ne tient plus. Vous savez que nous sommes la seule industrie à Maurice où l'on contribue 35 ans pour des droits de pension sur 40 ans de service ? Que nous sommes la seule industrie qui paie 38% de bonus sur le salaire de base et sur les primes de productivité ? A titre de comparaison, en pourcentage un mois de bonus statutaire ne représente que 8 % de bonus ! Et je pourrais allonger cette liste à volonté !

Malgré ces coûts qui sont très spécifiques à l’industrie sucrière, nous pouvons être profitables, sur les champs mécanisés. C’est là notre avenir et certains opérateurs le savent depuis très longtemps.

Jusqu’où les opérateurs de ce secteur peuvent tenir ?

Sans une réforme en profondeur, probablement encore un an aux prix actuels. Il faut toutefois garder en tête que chacun a ses spécificités, essentiellement concernant le degré de mécanisation des opérations aux champs et la qualité de leur bilan. Il ne faut donc pas généraliser. Ce que nous savons c’est que Sud Zucker ferme 4 usines en Europe, et que l’industrie brésilienne est aussi très fragile. La crise du sucre n’est pas que locale.

Nous devons aussi différencier la situation des petits planteurs, pour qui les problèmes sont autres. Les petits planteurs ne paient pas les salaires – comme doit le faire l'usinier planteur – et bénéficient d'aides additionnelles de l'Etat. Leur marge est donc considérablement meilleure, mais ils souffrent d’un manque de main d'œuvre et d’une difficulté à mécaniser leurs champs.

Est -ce que cette situation interpelle-t-elle le gouvernement. Quelles sont les solutions  à court et moyen terme ?

Je partage le point de vue de Sen Narrainen, Senior Economic Advisor au ministère des Finances, qui disait jeudi dernier que l'Etat de doit pas subventionner l'industrie, ou toute industrie d'ailleurs. Les solutions à long terme sont urgentes, elles sont donc devenues pour moi des mesures à court terme ou immédiates. Il faudrait essentiellement travailler à deux niveaux.

Premièrement, une bien meilleure valorisation de la bagasse avec des paiements directs aux producteurs de canne. La bagasse est une valeur nationale et la population entière est bénéficiaire du fait que nous produisions de l'électricité  à partir d'une ressource locale et renouvelable. Imaginons un instant le CEB sans bagasse et brulant de l'huile lourde pour nos besoins en électricité. Nous comprendrons alors que ce n'est que quand la bagasse aura disparu que nous le regretterons vraiment.

Deuxièmement, nous devons revoir le coût des barèmes de compensation pour les années de service de nos employés. Tout travailleur ou cadre a évidemment droit à une compensation pour ses années de service, mais il faudrait trouver la formule en référence à ce que l'industrie peut payer en 2019. Nous sommes aujourd’hui très loin du compte. Depuis quelques semaines que je suis là, je n'ai pas beaucoup entendu sur ce que nous devions faire, mais surtout ce que nous ne pouvions pas faire. A force de ne pas pouvoir, rien ne sera fait !

Est-ce qu’il existe d’autres facteurs à considérer pour alléger la précarité actuelle de l’industrie sucrière avec  la  chute de prix ?

Je l’ai dit - Non aux subsides, Oui à la valorisation de la bagasse et à un cadre légal comme toute autre industrie.

Il y a aussi le taux de change qui reste un élément clé dans la profitabilité de cette industrie ?

Oui, comme toute autre industrie d'exportation. Mais personnellement, je soutiens la politique monétaire qui a comme priorité le contrôle de l'inflation. Une dépréciation aiderait pour quelques mois et nous le regretterions bien assez vite. Une dépréciation de la roupie n'est donc pas la solution selon moi.

En même temps, il faudra gérer l’impact financier de l’exportation de sucre sur le marché britannique suivant l’avènement du Brexit même si un accord  a été signé  en janvier dernier garantissant la continuité commerciale entre les pays-membres  de l’Eastern & Southern Africa( ESA), dont Maurice y fait partie , et la Grande Bretagne.

Encore une fois, nous essayons là d'éviter les réformes nécessaires à notre survie en 'espérant' une dévaluation par-ci et un effet Brexit par-là. La seule vraie solution est de devenir un ‘world class producer’ et nous devons mettre toutes les chances de notre côté pour cela. Je suis persuadé que nous pourrons y arriver, si on nous laisse travailler. Je suis hésitant à croire que la Grande Bretagne va continuer longtemps à acheter notre sucre plutôt que d’acheter le sucre brésilien pour remplir ses raffineries et donc produire à meilleur marché. L'effet Brexit, s'il y en a un, durera quelques mois et nous reviendrons à la case départ.

Après 51 ans d’indépendance, King Sugar est visiblement en mauvaise posture. Pire, il se voit détrôner  au profit d’autres piliers économiques, financièrement  plus porteurs. Estimez-vous qu’il faut aujourd’hui mettre une croix sur ce secteur ou pensez-vous qu’il a encore un avenir ?

Cela fait des décennies que King Sugar a été détrôné et le pays en est sorti grandi. Le textile, la finance, l'hôtellerie ont dépassé le sucre depuis longtemps. Les mentalités n'ont toutefois pas évolué et c'est peut-être là le vrai problème. Traitons le sucre comme toute autre industrie et c'est toute la nation qui en bénéficiera.

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