Alteo est prêt à répondre aux besoins énergétiques du pays. Avec l’apport d’une nouvelle centrale thermique, elle sera en mesure de produire 300 GWh d’électricité, affirme Sebastien Lavoipierre, COO des activités industrielles d’Alteo dans un entretien accordé au magazine Discover & Invest Mauritius.  Mais pour passer du charbon à l’énergie verte, il faudra que le pays se donne les moyens. « Une transition qui se traduira forcement par une hausse de prix de l’électricité », soutient Sebastien Lavoipierre.

 

Comment Alteo aborde les années à venir dans le secteur énergétique en prenant en compte la crise économique mondiale et locale, notamment les nouveaux défis de l’Industrie sucrière et le tourisme en berne avec le COVID-19 ?

C’est clair que tant que l’industrie touristique ne reprendra pas, la demande énergétique restera moins forte qu’elle ne l’a été avant le confinement, résultant de la crise du COVID-19. Une fois que l’industrie touristique et que l’économie locale reprendront un rythme « normal », soit similaire à celui d’avant la crise, la demande énergétique repartira à la hausse.

Pour ce qui est des défis de l’industrie sucrière, ils restent entiers et demandent une attention urgente de la part de nos dirigeants. De manière globale, cette industrie perd autour de Rs 1,5M par an et a donc besoin de mesures fortes et concrètes, sinon elle disparaîtra dans les années à venir. Et, avec elle, s’envolera alors l’énergie verte produite à partir de la bagasse et de la paille de canne.

Devons-nous nous attendre à une hausse des prix de l’électricité que vous produisez dans la conjoncture. Hausse du dollar, du fret maritime ?

Le dollar et le fret ont augmenté mais le coût du charbon a baissé donc le coût du kWh charbon n’est pas plus cher. En revanche, les autorités et la Banque mondiale travaillent sur des mesures visant à sauver l’industrie sucrière et l’une de ces mesures porte sur la juste rémunération de la bagasse en tant que combustible vert. Aujourd’hui, cette rémunération ne correspond pas à la valeur réelle de la bagasse qui permet au pays d’économiser des milliards. Une juste valorisation de la bagasse aurait un impact direct sur le prix du kWh bagasse qu’achète le CEB et donc un impact potentiel sur le prix de l’électricité au consommateur. Cependant, il faut bien comprendre que si la bagasse n’est pas rémunérée à sa juste valeur, l’industrie cannière ne pourra survivre et la bagasse disparaîtra. Pour remplacer cette énergie de base, le CEB n’aurait alors qu’une seule alternative,  le HFO. L’industrie cannière dans son ensemble demande à ce que la bagasse soit rémunérée au coût de production du kWh HFO. Ainsi, nos décideurs ont le choix entre une décision difficile – en revalorisant la bagasse, ils sauveraient une industrie, même si cela pourrait mener à une hausse du prix de l’électricité – ou une décision catastrophique – en laissant disparaître la canne et la bagasse, ils devront forcément produire et revendre l’électricité à un prix beaucoup plus élevé ! il faut aussi dire qu’avec la valorisation de la bagasse, il reste possible de trouver des solutions de financement qui aideront à rémunérer cette bagasse et donc réduire le coût pour le CEB et l’impact sur le consommateur, tout en protégeant notre environnement et en maintenant notre plus grande source d’énergie renouvelable. Au final, le choix n’est peut-être pas si difficile que cela…

Le charbon, le poumon même de votre centrale, est-il disponible comme il se doit ou Maurice doit y investir dans une plus grande capacité de stockage ? Cela, car durant le confinement il semblerait que Maurice a frôlé une pénurie de charbon en provenance d’Afrique du Sud puisque le port était fermé…

Premièrement, dire que le charbon est « le poumon de notre centrale » ne reflète pas la réalité.  Car nous produisons près de 60 % de notre énergie à partir de bagasse et de la paille de canne, soit 100 GWh sur un total de 170 GWh. Nous utilisons le charbon pour le reste de la production mais si nous avions plus de bagasse ou de biomasse, nous pourrions nous en passer.

Pour ce qui est de la capacité de stockage, les Independent Power Producers (IPP) stockent environ 100 000 tonnes de charbon au port alors que la consommation moyenne est d’environ 3 000 tonnes par jour en entre-coupe. Cela fait donc un peu plus d’un mois de stock. Pendant le confinement, il y a effectivement une cargaison de charbon qui n’a pas pu être acheminée  vers Maurice avec la fermeture du port en Afrique du Sud. Cependant, nous avons diversifié nos achats avec plusieurs pays fournisseur, dont l’Indonésie, et nos centrales ont fourni de l’électricité, sans soucis et sans interruptions, au CEB pendant le confinement.

Cela étant dit, diversifier nos sources de charbon n’est pas la solution à long terme. Ce que nous devons faire, et ce sur quoi nous devons concentrer tous nos efforts, c’est diminuer notre dépendance de ces énergies fossiles. Comment ? En nous ’assurant notamment que notre plus importante ressource énergétique locale, la bagasse, soit rémunérée à sa juste valeur. Cela permettra de pérenniser l’industrie cannière locale et garantira la disponibilité de la bagasse sur le long terme. De plus, nous avons d’autres sources de biomasse que nous pouvons utiliser, comme la paille de canne et le bois dans nos réserves, sans compter les terres abandonnées où l’on pourrait planter d’autres sources de biomasse telles que l’eucalyptus. Quoi qu’il en soit, un cadre rémunérateur est indispensable au développement de ces sources d’énergie verte.

La MCB a décidé de ne plus financer de projets énergétiques à base de charbon. En d’autres mots l’énergie qui n’est pas propre dans les années à venir. Est-ce utopique la démarche de la MCB en prenant en ligne de compte la crise économique mondiale ?

Le gouvernement a comme objectif d’atteindre 35% d’énergie renouvelable en 2025 et de remplacer le charbon par d’autres énergies renouvelables. Nous sommes à la croisée des chemins et si nous voulons un avenir meilleur, c’est maintenant que nous devons travailler dans ce sens. C’est donc tout à fait normal que nos nouveaux projets fassent la part belle à l’énergie verte.

Cela étant dit, il est aussi important d’être réaliste en acceptant que nous ne pourrons malheureusement pas soudainement arrêter le charbon ; cela se fera au fur et à mesure, avec le remplacement des centrales existantes. Il faut aussi garder en tête que le charbon est une source d’énergie peu onéreuse – comparée à l’huile lourde par exemple – et qu’il y a un prix à payer pour de l’énergie propre de base. A titre d’exemple, les copeaux de bois qui pourraient remplacer le charbon dans les centrales bagasse/charbon coûtent beaucoup plus cher que le charbon. C’est donc bien de vouloir se passer du charbon à l’avenir, mais nous devons nous donner les moyens de nos ambitions.

L’énergie verte, l’énergie propre c’est bien en théorie.  Mais en réalité elle devrait coûter plus cher que celle produite à partir de bagasse/charbon. Qui paiera le prix de cette énergie verte presque 25% plus cher que l’électricité que vous produisez avec un nombre de chômeurs en hausse et des foyers incapable de payer la note d’électricité ?

L’énergie verte n’est pas nécessairement plus chère puisque toutes les sources d’énergies ne sont pas logées à la même enseigne. Les centrales bagasse/charbon produisent l’électricité de base stable qui est essentielle au bon fonctionnement de notre réseau national, et s’il fallait y remplacer le charbon par le bois tout en rémunérant la bagasse à sa juste valeur, le prix de production à partir du mix bagasse/bois serait effectivement plus élevé que celui du mix bagasse/charbon.

Néanmoins, la production d’électricité intermittente à partir du solaire et de l’éolien est à un prix extrêmement compétitif aujourd’hui. Ainsi, la meilleure manière de fonctionner serait de revoir notre mix énergétique local en augmentant de manière significative la part du photovoltaïque et de l’éolien, permettant ainsi de balancer l’augmentation de prix résultant du mix bagasse/bois. Par ailleurs, si Maurice suit la tendance mondiale en taxant l’énergie fossile, comme l’a fait l’Afrique du Sud l’année dernière par exemple, le delta entre l’énergie fossile et l’énergie verte se réduira encore.

A Maurice, il faut souligner que le tarif d’électricité n’a pas augmenté depuis 2010 et le CEB est aujourd’hui très profitable grâce à la baisse du prix des combustibles fossiles et aussi à une bonne gestion du CEB par son management. Donc, à court terme, je ne pense pas que cette transition énergétique vers de l’énergie verte se traduira forcément par une hausse dans le prix de l’électricité et n’affectera donc pas le consommateur.

Quelles sont les dernières technologies dans lesquelles Alteo compte investir pour faire bénéficier le pays ? Comment le gouvernement et le CEB vous apportent leur soutien ?

Alteo a révisé son projet de centrale thermique de 2 x 35MW (bagasse/charbon) en proposant à la place un nouveau projet 1 x 46 MW bagasse/bois au CEB. Cette nouvelle centrale, qui sera beaucoup plus efficiente, permettra de faire 75% de GWh en plus à partir du même volume de bagasse pour un total de 290 GWh d’énergie verte par an, ce qui équivaut à une augmentation de 29% de la production d’électricité nationale à partir d’énergies renouvelables. Nous espérons que ce projet intéressera la CEB et le ministère de tutelle.

Le dialogue producteurs d’électricité/ gouvernement n’a pas été de tout repos. On négocie le couteau entre les dents. Comment arriver à un consensus ? On a cette impression que les producteurs d’électricité sont un peu des dinosaures, avec l’idéologie du profit à tout prix. On vous fait un mauvais procès à votre avis ?

Les IPP ont effectivement mauvaise réputation à Maurice, sans que cela soit justifié. Aujourd’hui, les IPP produisent 700 GWH d’électricité pour le réseau national et cela à un prix défiant toute concurrence – c’est d’ailleurs l’une des choses qui permet au CEB d’être aussi profitable, puisque nos prix sont très bas comparés aux centrales utilisant de l’huile lourde. En outre, nos centrales sont extrêmement efficientes et fiables – avec une fiabilité moyenne de 99%.

Ainsi, même si nous sommes là depuis de nombreuses années, nous sommes loin d’être des dinosaures puisque nous avons su rester dynamiques et efficaces. En outre, nous cherchons constamment des pistes d’amélioration, développons de nouveaux procédés et investissons dans de nouvelles technologies. Notre ferme photovoltaïque, inaugurée à Ernest Florent en 2019, en est d’ailleurs l’illustration parfaite.

Pour ce qui est des négociations concernant les extensions de contrats pour les centrales existantes, elles furent effectivement compliquées puisque chacun défend sa paroisse. Mais ce qui compte, c’est qu’un consensus ait été trouvé au final.

Et finalement, en ce qu’il s’agit de notre projet de nouvelle centrale thermique, elle nécessite des investissements conséquents et comprend des risques d’opération importants. Dans un cas comme celui-là, c’est normal pour tout investisseur de s’attendre à un retour sur investissement raisonnable.

Les optimistes prévoient une reprise de l’économie l’année prochaine. Alteo est-elle prête à relever le défi si la demande d’électricité est en hausse constante ?

Les centrales d’Alteo, que ce soit la centrale thermique à Union Flacq ou la ferme photovoltaïque à Ernest Florent, ont des disponibilités supérieures à 99% et peuvent produire près de 200 GWh pour le pays. Et, si notre projet de nouvelle centrale thermique va de l’avant, elle remplacera la centrale existante à Union Flacq et apportera environ 110 GWh additionnels sur le réseau. Nous pouvons donc dire avec fierté qu’Alteo est prêt à répondre aux besoins du pays, comme nous le faisons depuis plus de trois décennies.

 

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